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Le journaliste en TV censure ou auto-censure ?/Les dessous de l’info

Mis à jour : 19 oct. 2019


Un journaliste, il est censuré ou il s’auto-censure ? Cette question, on me la pose souvent. Je vais tenter d’y répondre au travers de mon expérience de journaliste à TF1 puis France 2 en prenant l’exemple d’un reportage que j’ai réalisé il y a quelques années et qui a semble-t-il échappé à la salle de la guillotine.


La salle de la guillotine ? Mais c’est quoi ça ?


Réponse: c’est une petite pièce exiguë dans laquelle très peu de gens peuvent rentrer. C’est volontaire. Comme pour les exécutions, très peu de gens peuvent y assister. Là, c’est la même chose. Le ou la rédactrice chef du sacro-saint journal de 20 heures trône face à un grand écran. A ses côtés, ses adjoints. Sur le rang de devant, les responsables de services et quelques places réservés à des journalistes privilégiés.

Il fait sombre. On entend les mouches voler.


Il est 19H45. Tous les reportages reçus sont visionnés, décortiqués et validés ou renvoyés au journaliste pour modifications. A 15 minutes du journal, voir à 5 minutes, le chef peut décider que le reportage doit être refait. Changement d’un commentaire, raccourcissement d’une interview, modification d’une image…

A partir de 19H45, tous les journalistes tremblent. Ils sont sur le pied de guerre et attendent le verdict. Validé ou pas? L’heure est grave, surtout si le reportage fait l’ouverture du 20h et que le journaliste est sur le terrain, en extérieur, et qu’il envoie le sujet par satellite. Si la liaison est mauvaise, le renvoi du sujet modifié dans les temps n’est pas gagné !


Les journalistes connaissent l’heure approximative du passage de leur reportage grâce au conducteur. Mais il arrive que leur sujet soit « trappé » et reporté au lendemain à cause d’un acte de dernière minute. Le téléphone ne sonnera pas. Personne ne leur dira qu’il a été décalé, et il passera 40 minutes devant son écran à se demander « c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? »


Ceci dit, mieux vaut cela que l’inverse. Si le téléphone sonne à partir de 19h45, c’est mauvais signe. Le sang se glace, les yeux se lèvent vers le ciel car le journaliste et le monteur vont passer les 15 prochaines minutes à stresser pour refaire le reportage selon les desiderata du ou de la grande chef.

Voilà pourquoi les journalistes TV, en grande majorité s’auto-censurent. Conscients de la ligne éditoriale de leur chaîne, s’ils veulent conserver leur emploi, ils se coulent dans le moule et acceptent les conditions.

De toute manière, tout a été « bordé » pendant la conférence de rédaction du matin.




L’angle très précis du sujet a été choisi et le ou la rédactrice en chef a décidé, après concertation avec les chefs de services, quels seraient les interlocuteurs interviewés. Donc à priori, pas de mauvaise surprise. La commande a été passée et le cahier des charges est détaillé et précis. « On veut ça et comme ça ». « Bien chef, vous l’aurez ! »

Sauf que parfois, le journaliste sur le terrain se rebelle. « Ce que vous voulez ne correspond pas à la réalité ! C’est impossible à faire ». Avec de bons arguments, le journaliste peut convaincre les chefs qu’il faut tourner le reportage autrement car ce qu’il avaient imaginé en conférence de réaction ne colle pas. Et parfois ça marche.

Une autre méthode, beaucoup plus hasardeuse, consiste à envoyer son sujet le plus tard possible en espérant qu’il passe entre les mailles du filet et évite la salle de la guillotine. Cela m’est arrivé une fois, et je ne l’ai même pas fait volontairement.


Récit

Mai 2002. Un petit garçon de 4 ans est mort, tué par sa chute dans la cage vide d’un ascenseur en panne.


Le tout nouveau ministre de l’équipement de l’époque annonce sa visite « surprise » dans une cité HLM de province pour faire de lui-même un état des lieux.

Ma rédaction me prévient et je décide, pour faire ce reportage, de me rendre sur place immédiatement, soit la veille de l’arrivée du ministre.


Dans la cité HLM en question, et surtout dans l’immeuble choisi par l’équipe du ministre, c’est le branle-bas de combat. Les peintres donnent un coup de jeune au hall d’entrée et à la cage d’escalier de l’immeuble, les boîtes aux lettres sont changées à la hâte et les électriciens s’acharnent sur l’ascenseur pour le remettre en état de marche.

Voyant cela, avec mon collègue JRI (Journaliste reporter d'images: cf article Le journaliste de terrain en TV), nous décidons d’interviewer les riverains et les artisans.

Leurs réponses sont éloquentes. « Ça fait des années qu’on réclame un coup de peinture et des mois que l’ascenseur ne marche plus. Un ministre vient, et hop ! Tout est remis à neuf ! « ironisent les résidents de l’immeuble.

« On est là depuis 2 jours à tout nettoyer et réparer » confirment les techniciens.

Ce genre d’interview, c’est du pain béni pour un journaliste. Pas sur le plan politique car personnellement, j’ai toujours mis mes convictions de côté, mais sur le plan de l’honnêteté intellectuelle.


Etait-ce l’équipe du ministre qui avait demandé le rafraîchissement des lieux ou bien la maire de commune qui voulait montrer ses HLM sous leur meilleur jour ? Mystère… toujours est-il que cette visite « surprise » me semblait de mauvais goût et tronquée.


Le lendemain, à 18 heures, le ministre et son escorte sont accueillis se le pas de l’immeuble par le premier magistrat de la commune. Ils affichent un large sourire. Avec mon collègue JRI, nous nous frayons un chemin à travers les nombreux journalistes, jusqu’au ministre. Je lui barre le chemin. Il lui braque la caméra sous le nez et appuie sur le bouton REC.

« Vous sentez l’odeur de peinture fraîche M. Le Ministre ? » Sourire gêné…
« L’ascenseur ne fonctionnait pas depuis des mois et il a été réparé en urgence hier, pour votre venue. Une réaction M. Le Ministre ? » Regard accusateur de la maire qui fulmine et m’écrase le pied.
« Et bien si la visite d’un ministre peut permettre de réparer un ascenseur… c’est déjà ça ! » commente-t-il en souriant.

Et encore du pain béni ! Cette phrase va me permettre de conclure en beauté mon reportage: « reste que le ministre va avoir du mal à visiter tous les ascenseurs de France… » Et toc ! Je me fais plaisir en écrivant cela et je me dis que le reportage ne passera jamais la salle de la guillotine. Mais bon… ça me fait du bien.

Il est tard. Le sujet doit faire l’ouverture. Il n’ya plus que l’interview du ministre, quelques images de la foule et mon commentaire de fin (le pied en jargon journalistique) qui reste à monter à la hâte.

Nous l’envoyons à 19H58. Ça passe ou ça casse.


20H02: le téléphone sonne. Galère ! Il va falloir changer le commentaire de fin, à tous les coups.

A l’autre bout du téléphone, un journaliste de la rédaction qui me pose cette question: « Comment t’as fait pour faire passer ce sujet ? » Sous entendu: moi, je n’aurai jamais osé (auto-censure oblige !)

Réponse: « J’étais à la bourre, je l’ai envoyé à 58. Je ne sais pas si ils l’on vu avant la diff. » et je ne le saurai jamais.

Le mystère demeure…

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